Accéder au contenu principal

Geneviève Erard, professeure au collège et modératrice culturelle des Cafés littéraires

Depuis 2006, Geneviève Erard, professeure de latin et de français au Lycée-Collège de Saint-Maurice, anime les Cafés littéraires à la Médiathèque Valais dans la cité agaunoise.Pour célébrer les 20 ans de ces rencontres, un événement a eu lieu le 22 août dernier avec comme invitée phare Marthe Keller lisant des textes de Pablo Neruda. Cet anniversaire est aussi l’occasion d’évoquer dans Résonances le parcours de Geneviève Erard.

Toute petite déjà, Geneviève Erard jouait à l’enseignante avec ses poupées. C’est en découvrant le latin en 4e et 5e année du collège que son chemin vers l’enseignement a commencé à se dessiner. Pour l’anecdote, le professeur qui lui a transmis ce noble virus était son père, Etienne Erard, qu’elle décrit comme un enseignant singulier, du fait qu’il vivait passionnément cette langue morte. Pendant ses années universitaires à la Faculté des lettres (latin-français-histoire), elle a effectué un remplacement au collège et le contact avec les étudiants lui a plu. Le recteur lui a ensuite proposé des heures d’enseignement, qu’elle a acceptées. Depuis, elle a toujours enseigné au collège, principalement le latin, mais aussi le français. Heureuse dans son poste, elle n’avait pas envisagé ce parcours, surtout dans ce lieu, s’imaginant plutôt conférencière à travers le monde.

L’histoire des Cafés littéraires est liée à Georges Haldas, un écrivain suisse avec qui Geneviève Erard a échangé et correspondu au cours des dernières années de sa vie. A 16 ans, elle avait emprunté Mémoire et Résurrection à la bibliothèque et s’était promis de le rencontrer. Ayant sa première classe de latin en matu, elle l’a invité. Pendant de longs mois, il disait qu’il viendrait, demandant à chaque fois à être rappelé la semaine suivante. Finalement, ils ont fixé une date, mais il souhaitait une rencontre préalable. Comme il ne voulait pas donner de conférence, mais préférait le format de l’interview, elle a alors contacté le journaliste et animateur Jean-Philippe Rapp qui l’invitait souvent, notamment dans son émission Zig Zag Café. Indisponible à la date indiquée, elle est tout de même allée brièvement à sa rencontre lors d’une séance de dédicaces et est repartie avec l’audace qu’il lui avait insufflée pour se lancer. Les étudiants de Geneviève Erard ont finalement rencontré Georges Haldas autour des thématiques de l’économie et de la Grèce. Ce fut un beau moment et les élèves ont ovationné l’écrivain. C’est alors que l’équipe de la Médiathèque de Saint-Maurice, dirigée par Véronique Bressoud, a eu vent de cette rencontre au collège et, comme l’idée d’organiser des Cafés littéraires était en projet, Geneviève Erard a accepté la proposition d’en être la modératrice, y voyant une fantastique opportunité de rencontres.

«La culture, c’est avant tout la curiosité.»
Geneviève Erard


INTERVIEW

DU CÔTÉ DES CAFÉS LITTÉRAIRES

Geneviève Erard, qu’est-ce que vous appréciez le plus à travers ces Cafés littéraires?

Avant de rencontrer mes premiers invités, j’avais tendance à les starifier, alors que dans la vie ils ressemblent à tout le monde. Reste qu’ils dégagent une grâce, qui est celle de l’écriture. Je n’ai hélas pas ce talent permettant de rédiger des phrases qui résonnent, même si j’ai essayé à de nombreuses reprises. Dès lors, ces rencontres me permettent de chercher à savoir comment ils font.

Quels sont vos meilleurs souvenirs parmi près de 120 rencontres en 20 ans?

Il y en a tant! Chaque rencontre est unique. Lors de mon entretien avec Michel Simonet, je me souviens avec joie du moment où je lui ai demandé quelle chanson le rendait heureux et où il m’a répondu en entonnant une chanson écrite pour lui et intitulée «Le balayeur». Il y a aussi ce moment où un invité a annoncé tardivement qu’il était trop souffrant pour venir, alors que le public était sur le point d’arriver. J’ai assuré la rencontre sans l’auteur, en me basant sur mes notes et en m’adressant presque à lui comme s’il était présent, avec une assurance que je n’aurais probablement plus aujourd’hui. Avec le recul, c’était d’une prétention et d’un courage cocasses.

Il y a aussi des écrivains avec qui la rencontre ne s’est pas faite directement mais indirectement… Là je pense à Christian Bobin qui vous avait répondu par la négative, mais de façon si touchante, en délivrant un message à vos étudiants…

En effet, cette rencontre avec Christian Bobin, qui me tenait tant à cœur, n’a pas pu se tenir, alors qu’il venait pourtant régulièrement à Crans-Montana. Jean-Philippe Rapp et moi avons tout de même co-animé un Café littéraire autour de son œuvre, avec des extraits de reportages. Sa lettre abordant l’importance de l’écriture manuscrite et sa recommandation à lire Aline de Ramuz, je l’avais lue à mes étudiants, leur expliquant que cela me légitimait à leur mettre entre les mains ce récit poignant.

Sélectionnez-vous personnellement les auteurs invités?

Au début, oui. Ma maman joue également un rôle important, car dès qu’elle entend ou lit quelque chose d’intéressant, elle me le signale. C’est ma principale source d’inspiration. C’est par exemple elle qui m’avait parlé d’Akiko Marquis, écrivaine japonaise et guide touristique vivant à Porrentruy. Ses textes n’étant pas traduits en français, nous avons co-écrit des passages pour préparer cette rencontre, ce qui n’était pas banal. Ces dernières années, la Médiathèque a souhaité inviter davantage de jeunes auteurs. La rencontre avec Narcisse était une suggestion d’Evelyne Nicollerat qui m’a permis de découvrir l’univers du slam. Comme la culture, c’est avant tout la curiosité, cet enrichissement des idées ne me déplaît pas. Il y a toutefois des rencontres que je ne ferais pas, étant donné que je dois ressentir l’envie d’entrer dans l’univers de mes invités pour ensuite être dans mon rôle de passeuse, qui est différent de celui d’une journaliste.

Votre manière d’échanger lors de ces Cafés littéraires est vraiment singulière. Au fil des ans, avez-vous évolué dans votre mise en dialogue des textes?

J’utilise toujours le même modèle, car j’ai besoin de m’appuyer sur les textes. Parfois j’aimerais lire moins d’extraits, mais c’est ce qui me rassure et je n’ai pas cette capacité à dialoguer dans une forme plus improvisée. Quand le Café littéraire commence, j’ai cheminé avec l’invité pendant plusieurs mois, à son insu, puisque je me suis imprégnée de ses écrits.

A l’origine, les rencontres étaient organisées sur la pause de midi. L’horaire n’était-il pas plus approprié pour inciter les étudiants à assister à ces rencontres?

Les premières années, quelques étudiants ont en effet assisté aux rencontres, car je faisais beaucoup de pub, puis progressivement je me suis sentie bien seule et aujourd’hui je me limite à la préparation d’une vitrine au collège avant chaque Café littéraire, avec un succès modeste. J’ai toujours secrètement espéré la venue de mes collègues de français avec des collégiens de leurs classes, car j’ai reçu quantité d’écrivains exceptionnels, mais aussi des personnalités du monde de la culture. J’aurais tant rêvé que ces Cafés littéraires entrent davantage au collège. Cela ne s’est pas fait et, à un moment donné, la Médiathèque a souhaité modifier l’horaire afin qu’il soit mieux adapté à un large public, ce qui s’avérait tout à fait compréhensible.

DU CÔTÉ DU COLLÈGE

Les Cafés littéraires nourrissent-ils votre enseignement et vice-versa?

Cette navigation entre ces deux mondes m’a permis de mieux comprendre mon rôle de courroie de transmission. Je lis pour interroger un auteur en vue de mon public des Cafés littéraires et ensuite je réutilise ce matériau dans mon enseignement. Actuellement, je prépare la rencontre avec Blaise Hofmann et dans Estive il y a des passages que je reprendrai avec mes étudiants pour travailler le portrait. Dans mes cours, littérature classique et contemporaine se mêlent. On peut lire Balzac et Mélanie Richoz. Tout comme l’enseignement, les Cafés littéraires me nourrissent, surtout grâce aux échanges je peux avoir avec le public et les étudiants. En tant qu’êtres humains, nous avons tous les mêmes questionnements sur les grands sujets philosophiques, aussi nous devrions davantage dialoguer plutôt que de nous diviser.

«Confronter les étudiants à la beauté et à la profondeur des mots, c’est offrir un espace pour dédramatiser le quotidien.»
Geneviève Erard

Qu’est-ce qui vous motive encore et toujours dans votre métier d’enseignante?

Ce qui m’enthousiasme, c’est que chaque matin est nouveau, car tout est toujours à recommencer. C’est comme si à chaque fois j’entrais en scène avec un nouveau spectacle et je dis à mes étudiants combien c’est merveilleux de les avoir comme public. Avec les Cafés littéraires, c’est une autre façon pour moi de vivre ce besoin de la scène, tout en ayant la peur au ventre, caractéristique de mon tempérament.

Qu’aimeriez-vous transmettre à vos étudiants de votre admiration de ces textes littéraires capables d’embarquer des lecteurs?

Je leur dis de lire Proust, parce que ses mots offrent une possibilité de rencontre marquante sans avoir besoin de prendre rendez-vous. C’est sûr que mes étudiants me trouvent parfois exaltée, mais je veux qu’ils sachent que les grands écrivains, morts ou vivants, peuvent les accompagner dans leur vie. Là, je prépare un cours sur Antoine de Saint-Exupéry, car, pour moi, cet auteur a représenté une chance, et j’ai envie de la partager avec eux. Confronter les étudiants à la beauté et à la profondeur des mots, c’est offrir un espace pour affronter la gravité des coulisses de l’existence et dédramatiser le quotidien. Je suis convaincue que lire et écrire sont encore plus indispensables dans notre monde tellement anxiogène. La fiction et la poésie aident à vivre et à penser. Le livre papier, c’est une bulle contre les agressions du monde.

Quel type d’enseignante êtes-vous?

J’enseigne par le ressenti et j’ai besoin de vibrer pour transmettre la matière. Souvent, je rappelle à mes étudiants que je m’enflamme en partageant mon point de vue, mais que c’est à eux de se forger leur propre opinion. L’esprit critique fait aujourd’hui trop souvent défaut dans l’école, alors que ce devrait être son cœur. Un enseignement proche des méthodes est dans la mouvance, alors que j’en suis très éloignée. Définir le programme est certes nécessaire, mais je préfère la variété des approches et des textes au manuel, qui pour moi représente une forme d’enseignement standardisée. Il est certain que je ne fais pas l’unanimité auprès des étudiants. Je trouve que c’est très bien ainsi, car la diversité des adultes rencontrés sur leur chemin constitue une richesse même si, comme tout enseignant, j’ai mes cimetières motivationnels, en ayant parfois involontairement découragé des élèves, ce qui s’avère malheureusement inévitable. Mon réconfort, c’est de songer à mes collègues qui auront pris le relais et réussi à les motiver sur leur parcours.

«La survie du latin dans les programmes ne devrait même pas se discuter.»
Geneviève Erard

Et quel genre de lectrice êtes-vous?

Avec les Cafés littéraires et l’enseignement, je lis tout le temps. Dans mon cas, je lis probablement trop, ce qui m’empêche d’oser écrire, en dehors de la correspondance. Je lis toujours un crayon à la main, sauf quand je feuillette avec délectation des livres de recettes de cuisine, par exemple celui d’Escoffier.

Des citations vous accompagnent-elles au quotidien?

Oui, et ce depuis très longtemps. Alors que j’étais étudiante, j’avais affiché une citation d’Antoine de Saint-Exupéry dans ma chambre que je relisais régulièrement: «Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. […] Ce qui sauve c'est de faire un pas. Encore un pas. C'est toujours le même pas que l'on recommence.» Ces mots m’ont portée et me portent encore pour que je garde confiance en moi.

 

Comment enseigner la littérature aujourd’hui?

L’enseignant doit transmettre la puissance littéraire. Lorsque j’aborde La Chanson de Roland avec mes élèves, j’aspire à ce qu’ils perçoivent la beauté du texte, mais aussi sa complexité. Jeune, j’avais tendance à croire que si j’avais adoré une œuvre, tout le monde l’aimerait, tandis qu’aujourd’hui j’essaie de transmettre mon ressenti avec passion mais humilité. Discuter avec les élèves pour savoir pourquoi ils n’ont pas aimé une lecture constitue le début de l’échange.

En ce qui concerne le plaisir d’écrire, pensez-vous qu’il soit menacé?

Oui et non. Fort heureusement, certains jeunes éprouvent un vrai besoin d’écrire et du plaisir à mettre leurs pensées en mots. J’anime un atelier d’écriture au collège en dehors des heures de cours et la qualité des productions de la dizaine de jeunes qui y participent m’impressionne. Dans ce club, ils lisent à haute voix leurs textes, ce qui crée une émulation. Ce qui devrait interpeller, c’est le décalage croissant entre ces passionnés et les autres. Mon inquiétude, c’est cette tentation d’adapter l’enseignement aux moins curieux, alors que le rôle des professeurs consiste à aider tous les élèves à s’élever vers le niveau des meilleurs. Lire et écrire moins au prétexte de ne pas décourager le plus grand nombre n’est assurément pas la solution. Dans les classes de première année, pour ne pas dégoûter les moins motivés, je commence par un livre classique court et facile à comprendre, mais ensuite j’opte pour la difficulté progressive.

Parlons maintenant du latin: comment donnez-vous le goût de cette branche aux collégiens?

Avant de parler de l’enthousiasme que j’ai pour l’enseignement du latin et que j’essaie de transmettre, ma souffrance, c’est de toujours devoir justifier une branche essentielle à la formation gymnasiale. La survie du latin dans les programmes ne devrait même pas se discuter. Que dans notre société, on en soit à devoir vendre des branches fondatrices m’afflige! En centrant tout sur les maths et l’économie, matières évidemment primordiales, ainsi que sur une utilisation raisonnable de l’IA, la formation est incomplète. La refonte du programme gymnasial risque de marginaliser l’enseignement du latin en ne proposant qu’une initiation superficielle en première année, ce qui ne suffira pas à convaincre les jeunes de retenir cette option. De plus, l’orientation vers des choix perçus comme plus utiles pour leur formation future les découragera de prendre le latin en option spécifique. Le collège est là pour dispenser cette culture générale qui permet de jouer au quotidien avec les étymologies et de mieux comprendre la langue, ce qui sera précieux dans tous les cursus universitaires, alors qu’on veut déjà former des spécialistes. Il y a la beauté du latin, tout comme celle des maths, et je veux pouvoir continuer à partager mon ressenti à la lecture de Sénèque par exemple.

«Plus on allégera les exigences, plus on fragilisera les jeunes.»
Geneviève Erard

Quel est d’après vous le défi de l’école aujourd’hui?

C’est juste de dire que chaque élève a un potentiel, mais le rôle des enseignants est de les façonner, pour qu’ils puissent s’élever. La société est axée sur la rapidité, l’efficacité et la performance, dès lors l’école croit devoir suivre le mouvement, alors qu’elle est un lieu où les apprentissages exigent de la lenteur et des efforts. Plus on allégera les exigences, plus on fragilisera les jeunes. L’enseignant exerce un métier passionnant mais complexe, et il doit bien sûr s’adapter à des élèves qui sont différents chaque année, mais sans pour autant leur enlever tous les obstacles sur le chemin des apprentissages. A force de vouloir atténuer toutes les inégalités, on en crée de bien plus grandes pour leur futur professionnel et personnel.

Si vous aviez une baguette magique, quels seraient vos grands rêves?

Pour les Cafés littéraires, j’aimerais pouvoir proposer un cycle approfondi pour inscrire des événements dans la durée. J’ai aussi un projet que je souhaiterais mener avec Jean-Philippe Rapp autour de Maurice Aufair, car c’est formidable de l’entendre raconter des anecdotes en lien avec ses tournages qui relatent toute une époque. En ce qui concerne le collège, j’espère être entendue à propos de l’enseignement du latin. Je ne désespère jamais.

Propos recueillis par Nadia Revaz


ENTRETIENS EN LIGNE ET CHAÎNE YOUTUBE
Si vous n’avez pas pu venir à la rencontre ou souhaitez la revivre, alors écoutez les entretiens en ligne
Chaine Youtube


PDF de l'article