Les destins croisés des écoles romandes se sont rejoints
Chronique d’une réforme avortée au tournant du 21e siècle
En 1993 Le Nouveau Quotidien titre: «Pour les élèves moyens, passer un examen, c’est jouer à la loterie!». En 2005, La Liberté affiche: «Enseignement. La fin des notes au CO» et six ans plus tard: «école primaire: le retour des notes». On passe de la critique d’une pratique désuète, à sa réforme, pour finir par son retour. Ainsi va, souvent, l’histoire de l’éducation. Comment cela s’est-il passé?
Dès les premiers résultats du PISA 2000, l’évaluation des systèmes scolaires romands pose la question de l’efficacité pédagogique. Les résultats montrent les écoles des cantons de tradition rurale-catholique, Fribourg et Valais, comme supérieurs à ceux des cantons de tradition urbaine-protestante, Genève en particulier, Vaud accessoirement. Un terrain favorable à l’interprétation. J’en prendrais une, particulièrement hâtive, inférant que dans les cantons situés au bas du classement, seul un élève sur cinq réussirait à comprendre un texte simple alors que les autres feraient pire: leur moyenne tiendrait entre 2 et 3 sur l'échelle de la notation 1-6. Au lieu de comprendre, selon les critères du PISA, qu’un élève sur cinq est en difficulté de compréhension de lecture, bien qu’il sache lire (niveaux 0 et 1 d'avant 2006), qu’un autre se débrouille (2) et que le reste atteint un bon niveau (3) ou des niveaux excellents (4 et 5), c’est un «désastre» qui est allégué. La faute «aux pédagogistes qui depuis vingt ans préconisent des réformes socio-constructivistes». Un néologisme fourre-tout pour une famille de méthodes au demeurant jamais appliquées dans le domaine de la littératie.
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Les médias décernent «bonnet d’âne» et rang de «cancre de la classe» à l’école genevoise (accessoirement à l’école vaudoise) et «palmes du meilleur élève» à l’école fribourgeoise (accessoirement à l’école valaisanne).On veut donc «refaire l'école» à Genève et la «sauver» à Lausanne. Des infographies tronquées accentuent les différences, laissent accroire, qu’un système scolaire peut se révéler infiniment meilleur que celui de son voisin, quand bien même les différences observées sont peu significatives. En transposant sur l’échelle 1-20, le «meilleur élève» Fribourg obtiendrait 17.3 et le «cancre» Genève… 16.2! Bien entendu, il est tout à fait inapproprié de mettre des notes ici. PISA est un référentiel de compétences. Le niveau 2 n’équivaut pas à la note 2 de l’échelle 1-6 qui aura illustré la confusion sur un amalgame grossier, mais signifie une capacité à «dégager le sens d’une partie précise du texte en se référant à des connaissances extratextuelles». Voilà pour le niveau 2!
En une dizaine d’années, au début des années 2010, l’élargissement du melting pot romand vient gommer les différences. On voit Fribourg régresser (- 6), Genève progresser (+ 21), les extrêmes se rejoindre. Les cantons se retrouvent autour de performances analogues au moment où sont lancés, signe des temps, les premiers moyens d’enseignement romands. Au point de croire que tout ce qui différencie désormais les écoles cantonales, c’est la date des vacances de ski! La CDIP, sous présidence fribourgeoise d’ailleurs, décide alors de ne plus publier de résultats cantonaux.

La tradition source d’idiotie en 1900, de réussite en 2000
Prenons un peu de distance pour replacer cette conjoncture en plus longue durée. Promus «meilleurs élèves» de Romandie en 2000, Fribourg et Valais passaient pour les «idiots» de la nation aux résultats des examens pédagogiques des recrues de la fin du 19e siècle. Un peu comme le Limousin ou le Périgord, cœur de la France «obscure» dégagée des statistiques sur la fréquentation scolaire au 19e siècle, en opposition à la France «éclairée », de part et d’autre d’une ligne imaginaire Saint-Malo – Genève.
A examiner le premier palmarès national 1875-1882, les rôles entre cantons ruraux-catholiques «arriérés» et cantons urbanisés-protestants «progressistes», en simplifiant, se trouvent alors inversés par rapport à la situation du tournant du 21e siècle, avec Genève au 2e rang national derrière Bâle-Ville, Fribourg 22e et Valais 24e fermant la marche. Ainsi, que ce soit en 2000 pour la proclamation de leur réussite relative ou en 1900 pour la révélation de leur retard, la tradition scolaire sert tour à tour de repoussoir ou de faire-valoir: elle passe pour un motif d'échec à la fin du 19e siècle lorsque les mentalités politiques poussent à l’alphabétisation par le progrès républicain, pour un gage de réussite au tournant du 21e lorsqu’elles se replient sur un sens commun passéiste, par rejet des avancées de la pédagogie.

Et c’est donc bien en se fondant sur un principe de fidélité à la tradition que les années 1995 – 2010 font basculer la conjoncture éducative autour d’un domaine clé des pratiques scolaires: celle de la détermination des formations professionnelles et des études, entre notation chiffrée et évaluation. Durant cette période, les systèmes scolaires bernois, vaudois et genevois (en tout 2,2 millions d’habitants), se réforment. Ils initient les perfectionnements de la différenciation pédagogique par la pédagogie de maîtrise – fondée sur l’évaluation critériée, non plus sur la notation normative – dans la foulée des expertises de la Commission Carnegie (1932), reprises après 1970, préconisant une école démocratique sur un idéal d’égalité des chances réalisé hors de toute distinction sociale.
Mais ces avancées obtenues par les systèmes éducatifs continentaux pilotes, dans le domaine de l’évaluation, sont remises en question. Le vieux consensus école-famille-société explose avec la médiatisation du PISA dont les résultats sont, comme on l’a vu, instrumentalisés. Après une phase aigüe de politisation allant de la pétition d’enseignants au référendum populaire, les réformes tentées expérimentalement en classes pilotes romandes sont abandonnées au profit d’un retour à la notation chiffrée jusqu’au 3e degré primaire. Il y a dans cette brève conjoncture repérée régionalement, une illustration des raisons pour lesquelles, dans la comparaison des systèmes éducatifs, l’attrait des retours sur les procédés traditionnels, sans doute plus commodes, peut triompher des meilleures politiques de rénovation pédagogique.
Référence
D’après: P.-Ph. Bugnard, L’(auto)évaluation dans l’espace historique de deux maîtresses infidèles: la note dans la classe. In: Evaluation et autoévaluation. Quels espaces de formation? Actes du 25e colloque ADMEE Europe 2013 (P.-F. Coen; L. M. Bélair, dir.), Louvain-la-Neuve 2015, pp. 15-36.
Professeur émérite de l’Université de Fribourg, Pierre-Philippe Bugnard obtient après des études à Fribourg et Paris 1 un doctorat en histoire contemporaine et une thèse d’habilitation en histoire de l’éducation. Professeur aux universités de Fribourg, Rouen, Neuchâtel et Curitiba, il a été secrétaire et vice-président de l’International Research Association for History and Social Sciences Education, président du Groupe de didactique de l'histoire de la Suisse romande, rédacteur de sa revue Didactica Historica. Co-requérant de Fonds nationaux de la recherche scientifique, en particulier sur l’Éducation au développement durable, il a publié parmi une douzaine d’ouvrages et 250 articles, Le Temps des espaces pédagogiques et Voir le politique aux Presses universitaires françaises.