Liste des numéros enrichis

disponible sur app store   archives PDF 1854-20XX 

disponible sur google play vente en ligne au numéro

Pin It

 Sarah Gysler3 

Sarah Gysler dans la classe d’EPP

 

Immersion le 13 avril dernier dans l’une des classes d’EPP (école préprofessionnelle) de Saint-Maurice qui a rencontré Sarah Gysler, la voyageuse devenue écrivaine. L’énergie de la jeune femme a été communicative, puisque les élèves l’ont mitraillée de questions à propos de l’écriture de son livre intitulé Petite, sur sa manière de découvrir d’autres régions du monde, sur sa relation douloureuse à l’école évoquée brièvement dans son récit,etc. Et l’écrivaine-voyageuse a aussi interrogé les jeunes sur leur vie scolaire et sur leurs rêves, donnant à la rencontre la dimension de l’échange.

Sarah Gysler a d’abord présenté des images vidéo de ses voyages vers l’inconnu en auto-stop et en bateau-stop résumant bien sa vie d’aventurière fauchée , puis a demandé aux ados s’ils avaient apprécié ou non son livre, puisqu’ils l’avaient lu et travaillé en classe avant sa venue. Un premier élève juge que c’est un très bon livre, précisant avoir particulièrement apprécié l’énergie sincère qui s’en dégage, et un autre explique que cette lecture a élargi ses horizons. Après les commentaires, les questions fusent. Plusieurs lui demandent ce qu’elle a appris sur la route? Elle mentionne entre autres la confiance, le lâcher-prise, la débrouillardise, mais aussi des compétences en anglais, en espagnol et en langage non verbal. L’une des jeunes l’interroge sur les étapes pour écrire un livre. Dans la classe, ils ont un projet les ouvrant au journalisme, à la BD, …, aussi ils sont curieux. Côté conseils d’aventurière, Sarah Gysler indique avoir puisé des idées dans La bible du grand voyageur, soulignant que tout est dans le premier pas. Se dire que «ça va aller» est sa devise. La discussion à bâtons rompus s’est terminée pour quelques-uns par une séance improvisée de dédicaces. Pour ses prochains voyages, l’aventurière envisage une démarche plus culturelle et espère pouvoir aller en Transsibérien en Russie à l’occasion du bicentenaire de Dostoeïvski.

 

EPP dedicace Sarah Gysler2

Séance de dédicace improvisée

 

Après la rencontre, on entend des élèves dire que c’était «trop cool». L’enseignante de français Isabelle Daves est aussi enthousiaste, elle qui avait découvert le livre Petite par le biais de la librairie A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Quant à Alain Grandjean, directeur des écoles du district de St-Maurice, il avait annoncé rester juste quelques minutes au début de l’intervention, mais il était toujours assis au fond de la classe à la fin de la discussion. Prendre ce temps en valait la peine, étant donné que tout le monde est sorti de la salle de classe, avec de la bonne humeur à revendre. Jeunes et adultes étaient ravis de savoir que Sarah Gysler était en train d’écrire un deuxième livre, abordant la thématique des retours après les voyages.


 

L Sarah Gysler

 

L’un des ados vous a trouvée paradoxale, puisque vous allez dans des écoles pour parler de Petite, alors que vous détestiez la froideur de ces bâtiments gris…

Les premières fois où je suis intervenue dans les écoles, j’étais très angoissée. Même si, comme l’a souligné cet élève, les choses en matière d’aide face au harcèlement et au décrochage scolaire se sont un peu améliorées, cela m’inquiète d’entendre encore des jeunes dire que l’école est stressante à cause du rythme des journées, des examens, des notes et des devoirs. Dans certaines classes, ce qui me frappe, c’est de voir le peu de place que les jeunes laissent aux rêves. Après, je me dis qu’en tant qu’intervenante externe, je peux justement délivrer un autre message, en leur démontrant qu’oser n’est pas si risqué.

 

Vous qui n’aimiez pas l’école, à bord du Marloo, vous avez fait l’école à Teagen, qui vous considérait un peu comme sa grande sœur. Ce rôle n’était-il point étrange pour vous?

Un peu, mais faire l’école sur un bateau, c’est un grand mot, car tout est beaucoup plus libre. Evidemment il y avait des brochures, mais je lui apprenais surtout ce je savais, c’est-à-dire à parler en français et un peu en espagnol, ou alors des choses très pratiques. Ensemble, on chantait, on lisait des livres, on observait la nature. Cette école était plus vivante, un peu dans l’esprit Montessori.

 

Grâce à ce remplaçant, j’ai eu le déclic pour la littérature.

 

Malgré votre parcours scolaire chaotique, vous racontez devoir votre goût pour la langue française à un remplaçant. Qu’avait-il de si différent?

Les profs sont en général sérieux, alors que lui était, en plus d’être jeune et beau, un peu là comme quelqu’un d’externe. Son ton était différent et ça m’a parlé. Grâce à lui, j’ai eu le déclic pour la littérature, et après j’ai découvert Delphine de Vigan ou Frédéric Beigbeder en école professionnelle, mais c’est le voyage qui a tout bousculé et transformé cela en une passion.

 

Plus tard, vous avez commencé l’école du soir à Lausanne en vue de devenir éducatrice sociale, mais vous avez vite abandonné. Comment l’analysez-vous?

L’ambiance entre adultes était pourtant différente, car j’ai aussi souffert de l’infantilisation à l’école. Malgré tout, lors d’une discussion, j’ai compris que le seul truc qui m’intéressait était une offre de l’école pour partir six mois plus tard pour apprendre l’anglais, alors j’ai modifié mes plans.

 

Que changeriez-vous pour rendre l’école plus agréable?

Je pense qu’il faudrait oser des solutions originales, car parfois on sait très bien qu’il serait urgent de faire autrement mais on attend que d’autres se lancent. Mon regard a toutefois évolué, car en voyageant j’ai vu des endroits où les enfants sont juste heureux d’aller à l’école pour apprendre. Le système suisse, avec ses multiples passerelles, est tout de même très performant, en tout cas au niveau de l’acquisition des connaissances. Reste que certaines matières ou savoirs ne me semblent guère utiles pour tous et je trouve que la musique, le dessin ou le sport ne devraient pas être considérés comme des branches annexes. L’école n’est faite que pour un seul type d’intelligence, alors que chaque élève devrait avoir un domaine où il se sent valorisé. Par exemple, j’adorerais animer des ateliers d’écriture sur plusieurs mois, afin de faire découvrir à ceux qui ressentent le besoin de s’exprimer l’audace pour le faire, sans se focaliser sur les fautes de grammaire et d’orthographe.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

Un extrait sur l’école

«Je n’ai jamais aimé l’école, j’imagine que vous vous en doutiez. […]

Pourtant, il y avait de l’idée au départ. C’est chouette de savoir lire, écrire, compter. Encore aujourd’hui, il m’arrive de le faire. C’est une grande chance que d’être instruit. Je me demande donc où ça a foiré. A quel moment ce lieu, supposé produire de la culture, s’est-il transformé en abattoir de l’âme, en faucheuse de spontanéité? Probablement depuis que l’on voit l’enfant en futur employé, au lieu de le considérer comme un être à guider. […]

Durant cette dernière année, je me rendais en classe deux ou trois après-midi par semaine, souvent pour la forme, parfois aussi pour le français, quand le joli remplaçant remplaçait. Il s’appelait Philippe, et si ce livre existe, c’est un peu sa faute. Je ne me souviens d’aucun de ses cours – sûrement d’une qualité exceptionnelle –, seulement de la fascination qu’il exerçait sur nous autres, adolescentes. De la façon qu’il avait de capter la lumière. Il a rendu la langue française sexy, Zola vaguement intéressant.» Sarah Gysler in Petite (Pocket, 2019)


 

pdf Lien vers le pdf du numéro

Aller au haut