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Lors de la «table ronde Teams», de gauche à droite et de haut en bas: Thierry Fellay, Romaine Schnyder, Fabio Di Giacomo et Jean-Philippe Lonfat

 

La Haute Ecole pédagogique du Valais, en partenariat avec le Centre interfacultaire en droits de l’enfant de l’Université de Genève (CIDE, UNIGE), a organisé le mercredi 4 novembre dernier une demi-journée de formation intitulée «Harcèlement entre pairs en milieu scolaire: (re) connaître et agir». En raison des mesures sanitaires de cet automne, cet événement, initialement prévu à Saint-Maurice, s’est déroulé sous la forme d’un webinaire.

Cette demi-journée, co-organisée par Tina Stahel, Zoe Moody et Frédéric Darbellay, était articulée en plusieurs parties.

Jean-Pierre Bellon, président en France de l’Association pour la prévention du harcèlement entre élèves (APHEE) et directeur du Centre de ressources et d’études systémiques sur les intimidations scolaires (RESIS), et Marie Quartier, directrice du réseau Observation, recherche et formation pour une écologie de l’esprit à l’école (ORFREEE) et directrice des pôles formation et consultation du Centre RESIS, ont mis en avant l’absence de définition commune dans les différents pays (school bullying, intimidation, harcèlement…) et présenté le programme de formation des professionnels au sein des établissements qu’ils utilisent. Après cette intervention, Zoe Moody, professeure à la HEP-VS, et Tina Stahel, chargée d’enseignement et cheffe de projet à la HEP-VS, ont livré quelques résultats de la recherche récemment menée sur le harcèlement entre pairs en milieu scolaire en Valais.

Les participants ont ensuite pu choisir l’un des sept ateliers proposés, dont notamment celui animé par des collaborateurs de l’EPFL autour d’une app pour libérer la parole des jeunes impliqués dans des situations de harcèlement.

Eric Debarbieux, professeur émérite à l’Université de Paris-Est Créteil, a montré en quoi la prévention du harcèlement à l’école est avant tout une affaire d’équipe. Frédéric Darbellay, professeur associé à l’Université de Genève et responsable de la Cellule inter- et transdisciplinarité au sein du CIDE, a souligné quelques atouts de la perspective systémique et de la collaboration interdisciplinaire pour appréhender cette problématique particulièrement complexe.

La demi-journée d’étude s’est terminée par une «table ronde» animée par Fabio Di Giacomo, co-directeur ad interim de la HEP-VS. Frédéric Darbellay, Thierry Fellay, enseignant spécialisé et médiateur aux écoles de Martigny, Jean-Philippe Lonfat, chef du Service de l’enseignement (SE), et Romaine Schnyder, directrice des Centres pour le développement et de la thérapie de l’enfant et de l’adolescent (CDTEA), ont répondu à quelques questions des participants en lien avec cette thématique

Vous pouvez retrouver les diverses conférences et la table ronde en ligne sur le site indiqué en encadré en p. 37 ou via le code QR.


 

Tina Stahel

Regard de Tina Stahel

Psychologue de formation, Tina Stahel est aussi doctorante à l’Université de Genève et sa recherche porte sur l’analyse interdisciplinaire et systémique du harcèlement entre pairs.

 

En quoi la recherche de 2019 sur le harcèlement scolaire en Valais complète-t-elle celle de 2012?

En 2012, c’est une enquête de prévalence qui avait été menée, de façon à avoir un premier chiffrage de l’étendue du phénomène. Via celle de 2019, il s’agissait de pouvoir comparer la situation avec 2012 et d’ajouter, par le biais d’une méthode mixte de recueil des données, un versant qualitatif pour mieux comprendre le phénomène.

 

Certains résultats de l’enquête 2019 vous ont-ils surpris?

Je n’étais pas étonnée des répercussions du phénomène sur les enfants, les adolescents et les enseignants, mais par contre j’ai découvert que le harcèlement ne se manifestait pas de la même manière dans les différents degrés, ce qui implique des pistes d’action davantage différenciées. Sans que ce soit une nouveauté au niveau de la littérature sur le sujet, il apparaît que l’enfant victime n’est pas le seul à souffrir de la situation et qu’il y a une perméabilité des rôles, un même élève pouvant être, selon les situations, victime, témoin ou auteur.

 

J’ai découvert que le harcèlement ne se manifestait pas de la même manière dans les différents degrés.

 

Les prédicteurs du harcèlement (régions linguistiques, plaine-montagne, degrés, sexe) ne sont plus tout à fait les mêmes en 2019 qu’en 2012. Comment l’interpréter?

En 2019, la réalité est plus contrastée qu’en 2012, même si les élèves valaisans sont moins exposés au risque du harcèlement et que le climat reste globalement très bon. Cela démontre surtout la complexité d’un phénomène qui évolue pour partie avec l’influence sociétale.

 

La demi-journée d’étude de formation à distance était-elle une façon d’annoncer la suite des travaux qui seront menés en Valais sur la thématique?

D’une certaine manière oui, car c’était l’occasion d’avoir une réflexion autour d’une vision commune du harcèlement entre pairs en milieu scolaire qui sera utile au groupe de travail constitué prochainement. Fabio Di Giacomo, co-directeur ad interim de la HEP-VS, en a aussi profité pour annoncer la mise sur pied d’un CAS co-organisé avec le Centre interfacultaire en Droits de l’enfant de l’Université de Genève en lien avec la problématique du harcèlement.

 

Dans le cadre de votre thèse sur le harcèlement à l’école, quel axe principal explorez-vous?

Dans mon travail, je m’intéresse tout particulièrement aux témoins et je m’interroge sur ce qu’il faudrait changer dans le système éducatif pour limiter toutes les formes de violence. L’une des pistes serait par exemple d’apprendre à vivre des moments de solitude pour réfléchir à la qualité du lien social, ce qui permettrait aux élèves de se distancier de l’influence de leurs pairs pour (ré-) agir différemment dans les situations de harcèlement, la difficulté étant de ne pas réactiver des souffrances passées ou actuelles.


 

Jean Pierre Bellon Marie Quartier

© Pierre-Aymeric Dillies

Regards de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier

 

Jean-Pierre Bellon, philosophe de formation, et Marie Quartier, agrégée de Lettres, ont depuis quelques années uni leurs forces contre le harcèlement entre élèves en France et à l’étranger autour d’un programme de formation inspiré de la Méthode de la préoccupation partagée, héritée d’Anatol Pikas. Ils ont en outre co-écrit un livre intitulé Les blessures de l’école – Harcèlement, chahut, sexting: prévenir et traiter les situations (ESF, 2020). Dans le canton de Vaud, ils sont intervenus à la demande de l’unité de Promotion de la santé et prévention en milieu scolaire pour former une équipe qui à son tour en formera d’autres sur le modèle de ce qui est développé dans plusieurs académies en France.

 

Qu’est-ce qui vous a incités dans vos parcours respectifs à vous centrer sur la problématique du harcèlement à l’école?

Jean-Pierre Bellon: A la fin des années 90, intervenant dans un Institut de formation, c’est en interrogeant des témoins que je me suis rendu compte d’une forme de violence qui se répandait à bas bruit et qu’on méconnaissait. J’ai d’abord travaillé seul, en allant voir du côté de la littérature scandinave.

Marie Quartier: Pour ma part, j’étais professeure de français et j’enseignais dans un contexte difficile. Sans outils adaptés, j’ai décidé de me former à l’approche systémique et de changer de métier. Dès 2014, j’ai été sollicitée par la Délégation ministérielle qui s’occupait de la violence à l’école. En 2017, avec Jean-Pierre, nous avons été désignés pour former ensemble les référents harcèlement en France. En accordant nos discours, nous nous sommes aperçus que la manière dont j’avais commencé à élaborer une aide était parfaitement compatible, moyennant quelques ajustements, avec le programme développé par Jean-Pierre qui repose sur une éthique forte de la relation et de la communication.

 

Les désarrois de l’élève Törless est un texte lumineux de 1906 à donner à lire aux élèves d’aujourd’hui. - Jean-Pierre Bellon

 

Lors de votre intervention, vous avez cité un passage de Madame Bovary de Gustave Flaubert en lien avec le harcèlement scolaire vécu par Charles Bovary. Passer par la littérature, est-ce une manière d’offrir aux élèves d’autres clés de compréhension?

Jean-Pierre Bellon: C’est toute la force de la grande littérature. Autre exemple, la plume de Robert Musil dans Les désarrois de l’élève Törless décrit avec une précision presque chirurgicale une situation de brimade à laquelle ce garçon assiste, hésitant dans un drame moral, entre s’associer à la violence ou écouter sa conscience. C’est un texte lumineux à donner à lire aux élèves d’aujourd’hui.

Marie Quartier: Je suis tout à fait d’accord. Il y a des perles dans la littérature qui permettent de mieux comprendre dans leur finesse la complexité des phénomènes, sans aucune caricature.

 

Avez-vous l’impression que l’école actuelle a pleinement conscience que la problématique du harcèlement ne touche pas un ou deux élèves dans une situation donnée, mais tout un groupe et que la solution ne peut se trouver qu’au sein de l’équipe pédagogique?

Jean-Pierre Bellon: Non, et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons organisé notre conférence autour de la notion des obstacles. Le premier d’entre eux est lié au fait que la victime désigne un ou deux auteurs du harcèlement, alors que si le groupe n’était pas là, les choses se dérouleraient différemment. De la même manière, les familles estiment souvent à tort que l’intimidateur c’est tel ou tel élève. Même les professionnels ne repèrent pas toujours cet effet de groupe qui est invisible et ils proposent une réponse d’un intervenant et non de toute l’équipe.

Marie Quartier: Les élèves doivent sentir que ce n’est pas un seul adulte de l’école qui se préoccupe de la situation, mais que tous sont là avec lui. C’est fondamental parce que cela permet de poser un cadre cohérent. Et c’est grâce à ce cadre que les élèves pourront échapper à la pression du groupe, aujourd’hui présente partout et tout le temps avec les réseaux sociaux. Individuellement, chacun est vulnérable, alors qu’ensemble la force pour agir est plus grande.

 

Les élèves doivent sentir que ce n’est pas juste un seul intervenant qui se préoccupe de la situation. - Marie Quartier

 

Lors de la présentation, un participant a demandé si l’on ne pouvait pas envisager une complémentarité possible entre votre approche et celle d’Emmanuelle Piquet. Je complète la question sous un angle préventif: ne pourrait-on pas donner aux enfants quelques flèches verbales pour qu’ils apprennent à se défendre dès la première pique?

Marie Quartier: Selon moi, c’est très délicat à proposer, car il faut vraiment une solide formation pour maîtriser cette défense verbale qui ne peut pas être universelle. Sans avoir d’abord travaillé sur la relation d’alliance et le changement de contexte qui la plupart du temps suffisent à redonner un confort de vie, ces outils gadgets peuvent nuire aux élèves au lieu de les aider.

Jean-Pierre Bellon: J’ai une autre objection sur cette façon de vouloir armer les élèves, car cette vision véhicule l’idée que la victime est pour quelque chose dans la situation qui lui arrive. Celui qui doit changer de comportement, c’est l’élève intimidateur et non l’élève cible. Et s’il a tout un groupe contre lui, fragilisé, il sera obligatoirement maladroit.

 

Dans Construire ensemble l’école d’après, ouvrage paru il y a peu et coordonné par Sylvain Connac, Jean-Charles Léon et Jean-Michel Zakhartchouk, vous écrivez dans le chapitre dont vous êtes les auteurs à propos des relations modifiées pendant l’école à distance que les élèves cibles d’intimidation ont pu respirer, même si certaines formes de cyberharcèlement ont perduré. Cette période particulière peut-elle nous aider à réfléchir au harcèlement autrement?

Marie Quartier: Ce qui m’a frappée, c’est que tous les élèves que je suivais alors à distance étaient extrêmement soulagés. Même si j’observe les choses via un prisme plutôt négatif, côtoyant la souffrance au quotidien dans mon activité, je trouve que ce constat a toutefois de quoi interpeller.

Jean-Pierre Bellon: Je rejoins Marie à propos de cette disproportion gigantesque entre le discours idéalisé sur l’école et la réalité des classes réelles et virtuelles, envahies par le chahut et les moqueries incessantes, ce qui contribue au malaise des enseignants. Pourquoi n’osent-ils pas parler de leurs difficultés face à la dégradation considérable des conditions d’exercices de leur métier?

 

Quelle serait la première piste à mettre en œuvre pour une école autrement?

Jean-Pierre Bellon: Je pense qu’il s’agirait de placer la question du bien-être au centre de l’école, avant les apprentissages. Sans être un défenseur de l’ensemble des systèmes éducatifs scandinaves, je crois que sur ce point ils sont en avance sur les modèles francophones qui donnent la priorité au programme, alors que si le climat scolaire est bon il devient tellement plus facile d’apprendre. Ici et là, le changement commence néanmoins à se faire.

Marie Quartier: C’est effectivement un changement de posture qu’il faut opérer. Tant qu’il y aura des enseignants chahutés dans un établissement, il y aura des élèves harcelés. L’intérêt des équipes préoccupées par le bien-être scolaire tient dans le fait qu’elles permettent de créer des dynamiques de groupe, aussi chez les adultes.


 

Eric Debarbieux

Regard d’Eric Debarbieux

Spécialiste de la violence en milieu scolaire, Eric Debarbieux a écrit de nombreux ouvrages pédagogiques, dont L’impasse de la punition à l’école – Des solutions alternatives en classe (Armand Colin, 2018).

 

Sachant que vous vous intéressez à la problématique de la violence scolaire depuis le début des années 90, diriez-vous que votre perception du phénomène, qualifiée de pragmatique par plusieurs participants, a évolué?

J’ai visité des centaines d’établissements scolaires en France et à l’étranger, aussi le pragmatisme pour moi, c’est d’abord la priorité aux faits et non à l’idéologie, ce qui ne m’empêche pas de par ma formation de philosophe de mener une réflexion. Peut-être parce que je venais du terrain, ce sont tout de suite les petits faits qui se répètent et dont on a tendance à ne pas voir la gravité qui m’ont questionné. Au fil des ans, mon regard s’est à la fois précisé et élargi.

 

Lors de votre conférence, vous avez insisté sur le fait qu’il n’y avait pas de méthode miracle et que l’équipe, si elle était bien accordée, pouvait bien plus…

Un programme, même moyen, peut être efficace si l’équipe se soude autour, aussi les conditions d’implantation sont déterminantes. Chacun est concerné, d’autant que le harcèlement est relié au décrochage scolaire, susceptible de toucher aussi de très bons élèves, humiliés justement pour cette raison.

 

La lutte contre le harcèlement passe-t-elle donc par une approche systémique, où chacun fait à la fois partie du problème et de la solution?

Oui, mais il n’y a là rien de très nouveau. Par contre, c’est quelque chose à dire et à redire. Reste que même avec une approche systémique, il faut bien prendre le problème par un bout. J’estime utile de commencer par un diagnostic de l’établissement avant d’implanter un programme. L’important, c’est de placer l’école dans une dynamique de changement, en incluant élèves, enseignants, parents,etc. Les solutions doivent ensuite être du cousu main. Il va de soi que la bonne cohésion de l’équipe ne parviendra toutefois pas à régler les violences paroxystiques qui ne peuvent pas être résolues sans l’aide de spécialistes externes à l’établissement, mais celles-ci ne représentent qu’une infime partie de ce qui est vécu au quotidien.

 

La notion de précocité dans la prévention est-elle déterminante?

Assurément. L’une des erreurs que l’on fait régulièrement, c’est de faire démarrer la prévention lorsque les élèves ont environ 12 ans, alors que par exemple les violences de genre seraient à aborder dès l’entrée à l’école. S’il est des situations où parler du harcèlement et du cyberharcèlement est précieux, il est en général plus efficace de prévenir par l’action, en mettant en place une pédagogie coopérative, en recourant à la discipline positive,etc. Autour d’un projet, les élèves peuvent apprendre à ne pas s’agresser, découvrir le plaisir d’être et d’agir ensemble et même éprouver de la joie.

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

Pour aller plus loin

Site présentant les résultats de la recherche 2019 +audio-vidéos du webinaire

https://animation.hepvs.ch/harcelementscolaire

Numéro de Résonances paru en 2012 sur le harcèlement entre pairs

https://bit.ly/3n0d1bM


 

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