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D isabelle capron puozzo

 Isabelle Capron Puozzo

 

Professeure associée à la HEP Vaud, Isabelle Capron Puozzo mène des recherches dans le domaine des capacités transversales et est spécialiste de la pédagogie de la créativité. Son regard sur la thématique de l’originalité semblait dès lors particulièrement intéressant pour enrichir le contenu de ce dossier.

 


Il est nécessaire de spécifier à quelle originalité on renvoie lorsque l’on désigne celle au niveau de la classe.

Comment associez-vous créativité et originalité, dans sa dimension de nouveauté, et non de bizarrerie bien évidemment ?

En se fondant sur le concept de nouveauté, on peut effectivement relier l’originalité à la créativité, avec un petit « c » ou un grand « C », puisque cette dernière peut aller jusqu’à l’innovation disruptive. L’iPhone, à sa sortie, était une véritable originalité qui révolutionnait de manière inattendue le monde de la téléphonie. Au niveau scolaire, on pourrait se dire l’on peut être original si l’on se réfère à la créativité avec un petit « c ». C’est pourquoi il est nécessaire de spécifier à quelle originalité on renvoie lorsque l’on désigne celle au niveau de la classe.

 

Quel est le rôle de l’enseignant dans le développement de l’originalité de ses élèves ?

L’enseignant doit surtout être attentif à la valoriser, même si l’originalité amenée par un élève ne l’est pas forcément en fonction du bagage de l’adulte. Celle que l’on recherche en classe est à resituer dans le parcours de l’individu, en fonction de ses découvertes, à hauteur d’enfant ou d’adolescent.

 

Ce qui n’est pas toujours facile, avec les attentes normées de l’école…

C’est pour cela que conceptuellement je parle de créativité plutôt que d’originalité dans mes travaux. Dans l’approche multivariée de Todd Lubart, la créativité est définie comme une production nouvelle, donc originale, mais celle-ci doit être adaptée, ce qui permet d’intégrer les contraintes au niveau du matériel à disposition, du temps alloué ou d’autres consignes spécifiques. Afin de trouver de multiples solutions, il convient de stimuler les processus de divergence, puis de passer par la pensée convergente pour choisir la solution la mieux adaptée selon le contexte. Depuis plusieurs années, je suis impliquée dans une recherche en partenariat avec l’Université Paris-Descartes et la HES-SO, en lien avec les travaux d’un chercheur italien. Giovanni Emmanuelle Corazza a introduit la notion de dynamique et la créativité se définit donc comme nouvelle, adaptée et dynamique, alors que jusque-là les modèles utilisés étaient de type linéaire, et donc insuffisamment réalistes.

 

La consigne peut-elle inciter à plus ou moins de créativité ?

Effectivement, si je prends l’exemple du schéma narratif, en imaginant que les élèves tirent au sort parmi divers sacs des noms d’objets différents et de personnages pouvant servir d’adjuvants ou d’opposants au héros, chaque production contiendra des associations qui la rendront originale et par conséquent unique. Pour l’évaluation, ce mode de faire, écartant la possibilité de n’avoir qu’une solution juste ou fausse, va s’avérer déstabilisante au début.

 

L’évaluation n’est-elle point l’obstacle majeur de l’introduction de la créativité et de l’originalité à l’école ?

Il est vrai que leur évaluation est complexe et introduit automatiquement une part de subjectivité. C’est pourquoi je pense qu’on peut aussi profiter de ces phases pour valoriser le potentiel de chacun, en expliquant en quoi sa production a été originale. Certains élèves plus en difficulté scolairement déploient alors avec bonheur des trésors d’imagination. Pour reprendre les mots de Maria Montessori : « Libérez le potentiel de l’enfant et vous transformerez le monde avec lui. » Etre dans une dynamique positive me semble essentiel, en passant du « oui, mais » au « oui, et ».

 

S’agirait-il dès lors avant tout de changer d’état d’esprit ?

J’associe la créativité à une posture professionnelle. C’est à l’enseignant, au formateur ou au directeur d’école de décider de mettre en place des dispositifs créatifs pour favoriser l’originalité et intégrer la complexité.

 

La motivation et la persévérance sont-elles des moteurs de la créativité ?

Motivation, prise de risque et persévérance jouent en effet un rôle déterminant. L’une des difficultés de la créativité réside dans la nécessité de savoir à quel moment il s’agit de faire le deuil de certaines idées ou a contrario de persévérer. L’aventure du stylo BIC en est un illustre exemple, sachant que personne n’en voulait et que son succès tardif par rapport à sa date de création a nécessité d’y croire au-delà du raisonnable. L’innovation naît de la diffusion d’une idée créative ou originale. Celle-ci peut se réaliser à différentes échelles, sans avoir forcément un impact sociétal ou mondial. Un enseignant peut par exemple partager une idée au sein de son établissement qui sera reconnue par ses pairs comme innovante.

 

Pendant la période de l’école à distance, plusieurs enseignants m’ont dit s’être libérés de certaines contraintes, osant accorder une place plus grande à leur créativité ou à leur originalité ainsi qu’à celle de leurs élèves. Certains d’entre eux craignent toutefois un retour dans un cadre scolaire qui pourrait étouffer tout cela. Comment interprétez-vous cet enthousiasme teinté d’inquiétude ?

Via l’école à distance, les enseignants ont vécu une situation à laquelle ils ont dû s’adapter très rapidement en faisant preuve d’une grande créativité et beaucoup ont été dans l’expérimentation. De retour en classe, je suis d’avis que les enseignants auront la possibilité de transposer certains chemins explorés ou d’en tester d’autres avec curiosité, en zigzaguant de A à B dans le cadre imposé, et ce quelle que soit sa taille. La question de la dimension de ce cadre pose néanmoins la question du leadership des directions et de leur ouverture d’esprit.

 

Durant cette période, le numérique aura-t-il ouvert à de nouvelles formes durables de créativité et d’originalité pédagogiques selon vous ?

Le retour dans la salle de classe mettra en évidence le grand écart entre ceux qui souhaiteront réfléchir pour offrir aux élèves d’autres démarches d’appropriation du savoir, complémentaires à celles qui préexistaient, et ceux qui préféreront privilégier leur zone de confort en renouant avec certaines habitudes. Reste que je crois qu’il y aura inévitablement un repositionnement lié à certaines inégalités scolaires qui se sont creusées en lien avec les nouvelles technologies. Le défi créatif consistera à rendre le numérique accessible à tous les élèves, à partir de ce qui a été réalisé avec une partie d’entre eux à distance, grâce à des enseignants ayant fait preuve d’une si grande inventivité. On peut imaginer des pistes à explorer du côté de la classe inversée, ce qui donnerait aux élèves la possibilité d’entrer dans des projets plus complexes, ou  de découvrir des outils collaboratifs numériques utilisables à la fois en classe et à distance, ce qui n’empêcherait nullement d’avoir aussi des approches plus traditionnelles pour entraîner la mémoire. Lors des devoirs à la maison, les apprentissages pourraient être poursuivis autrement, via notamment des cartes conceptuelles à co-construire, ce qui permettrait d’amener les élèves à développer leur originalité ensemble. Tout comme la nouveauté se construit dans le dialogue entre les disciplines, puisque l’interdisciplinarité aide à mieux comprendre qu’une même idée peut être abordée de diverses manières, la coopération et les autres compétences transversales lui sont aussi favorables.

 

Pensez-vous que l’école intégrera davantage d’innovations suite à ce moment particulier ?

Si l’on regarde comment l’innovation s’implémente, on observe que l’on va vers des modèles hybrides, impliquant une démarche à la fois bottom-up et top-down. Il faut un point de rencontre entre l’impulsion donnée par les acteurs du terrain et les décideurs qui autorisent un leardership fort des directions d’école formées à la notion de management de l’innovation. En ce moment, nous sommes assurément dans une période incubatrice, favorable à la réflexion liée au changement, avec des enseignants qui bouillonnent d’idées. De plus, à l’ère du numérique, en raison de l’expansion de nouveaux métiers qui n’existent pas encore, l’école va devoir se réinventer pour partie, en repensant à ses fondamentaux et au développement de certaines capacités transversales dans la formation des enseignants, dont l’empathie, la solidarité, la créativité ou l’esprit critique.

 

Serait-il dès lors judicieux de privilégier la formation continue en établissement pour une école davantage sensible à la créativité et à l’originalité ?

C’est une stratégie particulièrement adaptée, pour autant que la formation soit pensée dans une perspective systémique dès qu’une école souhaite aller vers le design thinking. En Valais, la formation initiale de la HEP-VS propose un cours dédié à la créativité et j’estime que c’est un pas important pour insuffler une nouvelle dynamique au niveau de l’ensemble des établissements scolaires. Et si le macro-environnement est favorable à ce changement, tout devient possible…

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

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