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isabelle Betrisey 

 

Tout d’abord, que les enseignants se rassurent, à l’école les élèves ne les écoutent pas attentivement six heures par jour!»

 


 

Ecole à distance et reprise de l'école en présentiel: questions du terrain posées à Isabelle Bétrisey

Isabelle Bétrisey, professeure à la HEP-VS, au double parcours d’enseignante et de psychologue, a accepté d’apporter son éclairage sur une série de questionnements émis par des enseignants et/ou des parents, concernant la gestion de l’école à distance et le retour en classe. Via ses réponses, Isabelle Bétrisey vise à insuffler de «l’opti-réalisme», formule qu’elle précise emprunter à Jacques Lecomte.

 


 

A distance, même si pour certains le contexte est plus propice que pour d’autres, tous les enfants-élèves ont assurément appris de nouvelles choses et consolidé certains apprentissages, pourtant quelques enseignants s’inquiètent de la pression qui pourrait être mise à la reprise pour rattraper le programme non vu. Comment bâtir sur ces savoirs acquis en dehors de la salle de classe?

J’ai l’impression qu’avec l’école à distance, les enfants et les jeunes ont simplement appris autrement qu’en classe, aussi ces deux formes d’apprentissage ne devraient pas être mises en concurrence. Cette expérience démontre la nécessité de relativiser l’importance du programme, en redonnant davantage de place à la vie familiale et à la société en général, car l’école n’est pas le seul lieu pour apprendre.

 

Comment définiriez-vous cet apprentissage «autrement»?

Avec l’école à distance, les enseignants ont dû, me semble-t-il, davantage partir du programme de l’enfant, comme cela se fait en 1H-2H, ce qui donne davantage de sens aux apprentissages. La plupart proposent des activités différentes, invitant leurs élèves à faire des recettes de cuisine, à mesurer la longueur de la table du salon, à observer les oiseaux par la fenêtre, etc. Venant du domaine de l’enseignement spécialisé, je note que ce sont des approches du savoir particulièrement valorisées avec les élèves en difficulté et qui là se généralisent. L’école à distance favorise par ailleurs les possibilités de différenciation des apprentissages. Et pour poursuivre l’analogie avec l’enseignement spécialisé, mais également sur la base des théories actuelles en matière de développement de l’enfant, les élèves n’ont pas forcément besoin de passer par toutes les étapes intermédiaires pour intégrer une notion, ce qui limite cette pression du rattrapage pour ceux qui se focaliseraient sur le programme.

 

Dans une famille monoparentale, gérer trois enfants, dont un avec des troubles de l’attention et un autre à haut potentiel, dans le cadre de l’école à la maison peut vite devenir compliqué, non?

Evidemment, il ne s’agit pas d’idéaliser la situation actuelle, cependant à l’école tout n’est pas toujours simple non plus pour ces élèves-là. Sur le site de l’animation pédagogique à distance, sous la rubrique de l’enseignement spécialisé, enseignants et parents peuvent trouver quelques conseils, notamment pour les aspects liés aux troubles de l’attention. Et dans la rubrique «Pour tous», sous l’onglet «Opportunités à saisir», nous proposons des idées d’activités pour tous les enfants, en dehors des étiquettes. Parmi les principaux jalons pour accompagner tous les élèves, dont ceux à besoins particuliers, on peut citer: structurer le temps, faire des plannings, accorder davantage de place au mouvement, profiter de la nature environnante même en ville, etc. Quant à l’enfant HP, à la maison il n’est certainement pas obligé de remplir toutes les fiches, aussi ce qui est parfois compliqué à gérer avec le groupe-classe l’est moins dans la relation plus personnalisée à distance.

 

Certes, mais cela implique que les parents et les enseignants s’autorisent à cette adaptation des consignes en fonction du niveau des enfants-élèves…

L’école à distance n’offre-t-elle point un espace de liberté à saisir? Je suis d’avis qu’il faut s’autoriser à répondre au besoin de chaque enfant, peu importe sa difficulté ou ses atouts, en faisant preuve d’une certaine souplesse. A distance, les enseignants doivent fournir un effort supplémentaire de clarification des consignes et d’explicitation de ce qui est attendu via telle ou telle activité, afin que les parents puissent mieux distinguer les tâches facultatives de celles obligatoires.

 

Il arrive que des enfants-élèves peinent actuellement à s’investir dans les apprentissages, étant angoissés par cette situation de pandémie. Comment les enseignants et les parents peuvent-ils les aider à dédramatiser, tout en les outillant pour affronter inquiétudes et incertitudes?

Mon premier conseil, véritable évidence, consiste à limiter l’accès au flot constant d’ informations, car elles peuvent être extrêmement anxiogènes, tout particulièrement en ce moment. Après, il s’agit d’expliquer ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, avec des messages brefs et clairs. Par ailleurs, mieux vaut répondre aux questions plutôt que d’anticiper. L’écoute est à privilégier, plutôt que de vouloir absolument rassurer. L’enseignant peut se référer aux compétences transversales faisant partie du PER pour mettre en avant l’importance de reconnaître ses émotions, de les exprimer, puis de les réguler. Un aspect que l’on oublie trop souvent, c’est d’inciter l’enfant ou le jeune à travailler à partir de ses propres ressources ou forces. Le but n’est pas de faire disparaître les inquiétudes et les incertitudes, mais de parvenir à les traverser. Chacun doit pouvoir trouver ce qui convient à sa personnalité, par exemple faire des exercices de yoga ou jouer à un jeu de société en famille. Mettre dans le quotidien de l’optimisme, du rire et de la convivialité permet de ne pas se laisser gagner par la peur. Cela n’est pas un discours de «bisounours», critique souvent entendue face à cette vision, sachant que les bienfaits de l’optimisme sont prouvés par la recherche, notamment dans le champ de la psychologie positive.

 

Des enseignants m’ont dit avoir quelquefois un peu l’impression d’abandonner l’un ou l’autre de leurs élèves lorsque l’interaction devenait distante, et ce même si la plupart relèvent la qualité du lien en cette période particulière. Comment aider ces enseignants à voir la richesse de ce qu’ils ont mis en place sans se culpabiliser de ne pouvoir réussir l’impossible?

Tout d’abord, qu’ils se rassurent, à l’école les élèves ne les écoutent pas attentivement six heures par jour! L’école à distance, dans une relation individuelle avec chaque élève, donne à voir les difficultés déjà présentes en classe à la puissance dix, d’autant que les enseignants peuvent se mettre eux-mêmes une pression supplémentaire dans cette situation d’enseignement particulière. Dans la majorité des cas, ils sont extraordinairement créatifs et travaillent dans un esprit collaboratif, aussi ils doivent, comme les élèves, prendre un peu de recul pour se rassurer.

 

Plusieurs enseignants mettent en avant les efforts de certains élèves en difficulté pendant cette période qui accorde davantage de place à la lenteur permettant d’apprendre à son rythme, mais ils se demandent si le retour en classe ne risque pas de les décourager. Comment dès lors reconnaître cet effort particulier?

Déjà je trouve formidable de se dire que ce temps différent aura permis à certains enfants et jeunes d’entrer autrement dans les apprentissages. Pour ce qui est de la valorisation, je pense que le journal de bord représente un outil idéal pour garder des traces qui pourraient s’avérer précieuses au retour en classe. Ce serait une manière de mettre en avant ce qui a été appris via l’école à distance par chacun au sein du groupe classe.

 

Avec le risque que certains aient beaucoup appris dans des contextes favorisants et d’autres moins, non?

Je suggère que l’enseignant cadre et demande aux enfants de choisir un ou deux exemples parmi l’éventail de ce qu’ils ont appris autrement, de façon à ce qu’il n’y ait pas cet effet de concurrence.

 

Des enseignants de tous degrés estiment important d’avoir un temps un peu différent lors de la reprise de l’école. Comment imaginer ce sas de décompression à la reprise, s'il en faut un?

Lors du retour en classe, je crois qu’il sera essentiel à tous les degrés de la scolarité de prendre un peu de temps pour débriefer sans toutefois trop s’étaler. Les enfants et les ados ont besoin que la vie ordinaire de l’école reprenne ses droits, ce qui n’empêchera pas de reparler occasionnellement de ce qu’ils ont vécu ou vivent, en fonction des séquences d’enseignement. L’essentiel est que l’école renoue vite avec la joie de vivre et le plaisir de se retrouver!

 

Propos recueillis par Nadia Revaz


 

world Le site de l'animation pédagogique à distance

 

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